Book Jacket

 

rank 5466
word count 12843
date submitted 04.03.2011
date updated 07.12.2011
genres: Fiction, Literary Fiction
classification: not classified
incomplete

Apostrophe aux contemporains de ma mort

Maginhard

Causerie tragique

 

Un très vieux monsieur au bord de la tombe livre ses réflexions et ses désarrois. Comme chez tous les grands vieillards en fin d'existence, son univers intellectuel, pour user d'une allégorie, est un va-et-vient sur une arche qui repose essentiellement sur deux piliers : l'heure présente et la jeunesse. Le texte est à la clef de voûte de cette arche.

 
rate the book

to rate this book please Register or Login

 

tags

causerie, école, enfance, france, jeunesse, littérature, mémoire, mort, paris, philosophie, récit, rêves, souvenirs, vie, vieillesse

on 1 watchlists

1 comments

 

Text Size

Text Colour

Chapters

1

report abuse

C'est pour bientôt

    C’est pour bientôt.

    Tous les gens que j’ai connus dans ma jeunesse sont morts. Tous les gens que je fréquente sont plus jeunes que moi. Les dates de naissance de mes proches sont d’hier. Quand j’ouvre un journal à la rubrique sous laquelle s’étalent les andains de la grande Faucheuse, c’est de plus en plus souvent une fournée de cadets ; et si j’y découvre quelques aînés, c’est de peu, et surtout des femmes.

    Y fera-t-on insérer mon portrait ?

 

    Je ne peux plus guère pousser mes pas hors de chez moi qu’avec quelqu’un qui me donne de temps en temps le bras, qui soit prêt à intervenir en cas d’une défaillance. Parfois, malgré tout, si j’ai besoin d’être seul, s’il fait beau et que je me sente pas trop perclus, je sors sans chaperon. À mon retour, on a été inquiet, on me tance gentiment comme on fait un enfant désobéissant qui a donné du souci. Sauf qu’on ne me demande pas de promettre expressément de ne jamais recommencer.

    C’est que, de toute façon, n’est-ce pas …

    Je pourrai de moins en moins souvent me débarrasser de cet accompagnateur dont la sollicitude cache mal qu’elle s’adresse non à qui je suis mais à ce que je suis devenu, cache mal qu’il faut une morale qui oblige à m’honorer, afin de me protéger de l’irritation sourde qui est l’effet très humain des contretemps dont je suis la cause. Il m’est arrivé de sourire tristement en constatant que dans mon entourage, où l’on est toujours disposé, de bouche, à être de la partie si j’ai le projet d’une sortie, on se refile en fait ce bon office comme une corvée que l’équité commande de répartir également entre ceux qui en sont redevables.

    C’est moi qui ai choisi l’appartement que nous habitons. Il donne sur la voie du chemin de fer de Petite Ceinture, aujourd’hui désaffecté, que bordent des grilles. Au-delà, c’est le bois de Boulogne. L’immeuble est récent : façade de dalles de faux marbre et baies vitrées coulissantes ouvrant sur des balcons qui se prolongent en accourses. Je reconnais que les aîtres sont lumineux, commodes et rationnels. Mais, à l’intérieur de cette géométrie fonctionnelle et climatisée, une enfance pourrait-elle se construire l’antre familial plus tard fabuleux, qui lui doit être tout particulier, et dont les esprits topiques hantent les parties pénombreuses, les pièces distribuées en dépit du bon sens, les réduits imprévisibles, les couloirs qui tournent, l’appareil abandonné de ce qui fit le confort d’un siècle révolu ? J’en doute.

    Entre l’immeuble et l’ancienne voie ferrée, d’abord une bande de gazon encaissée que balisent la nuit des lumières à rez de terre, puis le boulevard, avec sa bruyante circulation en vagues incessantes régulées par les feux rouges. Si j’ai arrêté ce logement, ce n’est pas, on l’aura compris, par goût pour un modernisme standardisé qui me laisse indifférent ; c’est parce que le quartier de mon enfance n’est pas très loin. Mais, de cela, je ne me suis jamais ouvert à personne. Dans le moment de ma décision, à dire vrai, je craignis que, cette raison alléguée, on se pensât fondé à traverser un caprice. Du reste, je crus devoir compléter pour moi-même le motif de ma préférence en découvrant à cette habitation des avantages qui ne tinssent qu’à l’agrément domestique. Après la signature du bail seulement, je voulus bien reconnaître que les aménagements qui m’avaient déterminé ne restituaient pas ce que j’avais jadis connu sous de mêmes noms, et que je cherchais à retrouver. Par exemple, il me toucha que le parquet fût à point de Hongrie, comme celui qu’a foulé ma jeunesse ; pourtant, il n’y a rien de commun entre ce parquet uniment clair, vitrifié, si nettement assemblé qu’on dirait d’un trompe-l’œil, et le bois sombre, légèrement racheux sous le pied nu, des lames un peu déjointes que mes premiers pas faisaient craquer.

    Quand j’étais enfant, la ville était moins dense. Hormis dans quelques artères, on marchait sur la chaussée aussi bien que sur le trottoir. Il y avait beaucoup de jardins, séparés de la rue par des grilles. Dans les beaux quartiers, grilles hautes, treillagées ou doublées d’un opaque rideau d’arbustes, peintes en vert sombre et noyées dans le lierre ; dans les quartiers populaires, grilles perchées sur un muret, à travers les barreaux desquelles le lilas berçait ses grappes fleuries. Je prenais souvent le chemin de fer de Petite Ceinture. Pour aller au bois, j’escaladais les passerelles qui le traversent. Mon père aimait à railler mon naturel trop citadin, ainsi que la sédentarité des vieux Parisiens qui se font une expédition de toute sortie outrepassant cette frontière, par une badinerie que j’ai longtemps crue de lui :

 

    « Tu ne vivras pas d’aventure :

      Qu’il est petit dans la nature

      Le chemin d’fer Paris-Ceinture ! »

 

                                            [...]

Chapters

1

report abuse

To leave comments on this or any book please Register or Login

subscribe to comments for this book
blueboy wrote 447 days ago

Que Sera, Sera

blueboy wrote 447 days ago

Que Sera, Sera

1